Entrevue par Lara Palmquist

« Une autre façon d’honorer le livre »: une entrevue d’Odette Drapeau par Lara Palquist

LP: J’ai découvert vos œuvres tout récemment grâce à l’édition 2015 de l’exposition sur les prix Nobel au Nobel Museum, où sont présentement exposées vos reliures des livres des récents lauréats du prix Nobel que sont Mo Yan et Alice Munro. Pouvez-vous nous parler du processus et de vos visées lors de la création de ces deux reliures ?

OD: En 2014, International Designs a décidé de célébrer les prix Nobel de Littérature, Alice Munro (2013) et Mo Yan (2012) au Nobel Museum à Stockholm. Des relieurs de Chine, du Canada et de la Suède ont été invités à participer en utilisant des titres de ces deux auteurs. Pour ce grand événement, j’ai voulu honorer ces écrivains remarquables.

Je me suis reconnue dans la grande sensibilité et l’intense féminité d’Alice Munro. La reliure « dos à dos » m’a permis de réunir la version anglaise à sa traduction en français, en choisissant du cuir blanc pour la version française et du rose pour la version anglaise. J’ai voulu faire un tout avec ces deux livres tout en les rendant distinctifs.

L’écriture de Mo Yan m’a captivée. Ce fut une agréable découverte. Étant donné que la signification des couleurs est très importante en Chine, j’ai choisi le rouge et l’oranger pour relier ce livre; ces couleurs apportent de la chance et du bonheur.

LP: En tant que relieure dédiée à continuellement repousser les limites de votre pratique artistique, vous vous êtes lancée dans l’utilisation de matériaux inusités, y compris le cuir marin. Qu’est-ce qui a inspiré votre intérêt pour les peaux de poisson, de raie et d’anguille, et comment ces matériaux continuent-ils d’être utilisés dans vos œuvres ?

OD: Je me suis consacrée aux cuirs marins pendant plus de trente ans. Ma découverte des peaux de poisson, tannées en Gaspésie, au Québec est devenue comme un levier de changement. Soudainement, j’avais un nouveau médium avec lequel travailler, une matière flexible et durable offrant de riches couleurs naturelles, des textures invitantes et une variété de teintes. Ces nouveaux éléments m’ont permis de commencer à créer des reliures originales dans des dispositions comparables à de l’art pictural sans sacrifier la contribution structurelle en 3D de la reliure traditionnelle.

LP: Aidée d’une bourse pour la recherche et la création provenant du Conseil des Arts du Canada, vous avez récemment commencé à expérimenter avec des « textiles intelligents », des textiles tissés avec des capteurs micro-informatiques qui répondent aux stimuli externes. Vous avez déclaré avoir incorporé cette matière dans votre pratique en partie en réponse à l’avènement du livre électronique. Quelles sont les possibilités que vous entrevoyez pour l’avenir des livres et de la reliure, en particulier avec l’utilisation de ces nouveaux textiles ?

OD: Cette idée d’explorer le monde des textiles intelligents m’est apparue comme inévitable. Sans hésitation, j’ai présenté une demande d’aide au Conseil des Arts. Une manière pour moi de faire de ce rêve une réalité.

Ce projet a été accueilli favorablement par cette grande institution. Le CAC m’a permis d’accorder tout mon temps à cette recherche. J’ai découvert que ces textiles étaient sans limites et que ceux-ci ouvraient une foule de nouvelles et dynamiques opportunités offrant aux relieurs une nouvelle manière d’honorer le livre. Une nouvelle voie est confirmée comme crédible et accessible.

J’ai passé quatre ans à effectuer de la recherche et de l’expérimentation. J’ai développé une technique qui s’adapte mieux au travail avec les fibres. Le fil et l’aiguille se sont imposés à moi comme nouveaux outils de travail.

J’ai abandonné les adhésifs liquides incompatibles avec la sensibilité des textiles. J’ai dompté la matière et maintenant, après toutes ces explorations, je crée des œuvres contemporaines, légères, flexibles, et intemporelles.

J’ai trouvé le soutien technique qui me permet d’avoir accès à de nouvelles technologies.

Un nouveau défi a émergé… et je travaille avec passion jour et nuit afin d’être prête pour un nouvel événement.

D’ailleurs, parlant d’interactivité, je veux vous donner quelques exemples montrant trois versions du même livre avec des présentations différentes :

  1. Installation lumineuse : « Cruising Bar »; reliure lumineuse; le livre accordéon est cousu, centré sur papier Saint-Armand noir; l’installation se déploie autour d’une table circulaire transparente sous laquelle des lumières DEL éclairent les textes; reliure en divers textiles superposés.

    Crédits du livre : Adeline Rognon; Le défilé de mode; textes et illustrations d’Adeline Rognon; publié par Les éditions du Rognon, 2002; exemplaire no. XXXI/XXXV; 3,5 m x 15 cm; installation réalisée en collaboration avec Jean-Pierre Guité, maître en circuits électriques de toutes générations.

  2. Installation lumineuse : « Cat walk »; le livre accordéon est cousu, centré sur papier Saint-Armand rouge, et se déploie sur 3 m; ceci permet d’en faire la lecture assistée par des diodes électroluminescentes (DEL); des capteurs détectent le passage du lecteur et les pages s’éclairent au fur et à mesure qu‘il s’approche; reliure en recyclage de bas résille noir et bouton de nacre; reliure réalisée en 2011.

    Crédits du livre : Le défilé de mode; textes et illustrations d’Adeline Rognon; publié par Les éditions du Rognon, 2002; exemplaire no. XXXIII/XXXV; 3,5 m x 15 cm; installation réalisée en 2011 en collaboration avec Jean-Pierre Guité, maître en circuits électriques de toutes générations.

  3. Reliure présentée dans l’exposition « Mémoire Vive » au Musée du Bas-Saint-Laurent en 2011; reliure « Haute couture » en textile : soie et organza, sequins et perles de verre; reliure réalisée en 2011.

    Crédits du livre : Adeline Rognon; Le défilé de mode — L’Intime; textes et illustrations d’Adeline Rognon; publié par Les éditions du Rognon, 2002; exemplaire no. XXXII/XXXV; 17,5 cm x 10,5 cm x 3 cm.

Je travaille aussi en collaboration avec un spécialiste en circuits de textile lumineux :

Reliure lumineuse « Haute couture » avec dos rapporté; réalisée en collaboration avec le CTT de St-Hyacinthe, Québec; gardes et doublures en papier japonais rouges; reliure réalisée en 2011.

Crédits du livre : Stéphane Mallarmé; Un coup de dés jamais n’abolira le hasard; édition originale par Gallimard en 1914; reproduit à Mayence, le 27 novembre 2008.

Je prépare pour bientôt quelques installations et plus de lumières dans mes reliures et dans mes créations.

LP: L’un des aspects que j’admire le plus dans votre approche de la reliure est votre ferveur à transmettre des idées. Vous avez étudié auprès de maîtres-relieurs à la fois à Montréal et à Paris, et avez souvent travaillé avec des spécialistes lorsque vous exploriez de nouvelles approches dans votre art. Vous avez aussi organisé nombre d’ateliers de reliure, avez joué le rôle de présidente de l’Association des relieurs du Québec, et de collaboratrice à la fondation du groupe AIR neuf, une communauté internationale de relieurs ayant pour but de « penser, imaginer, et créer la reliure de demain. » Ce même esprit de collaboration était évident dans votre installation au Marché Bonsecours de Montréal, où vous et l’architecte Alena Prochazca avez donné forme à un livre imaginé : Le livre de l’an 3000. Le résultat final est une sphère en aluminium contenant des feuilles circulaires sur lesquelles les visiteurs ont écrit, dessiné et laissé des traces de leurs idées à propos du futur. Avez-vous l’impression que la collaboration est nécessaire à l’innovation artistique ?

OD: Depuis le début de mon engagement en reliure, j’ai souvent collaboré avec des écrivains, des bijoutiers, des brodeurs, des potiers et spécialement avec Alena Prochazca, architecte pour la réalisation de l’immense installation du Livre de l’an 3000. Ce dernier s’est révélé un mémoire de notre temps, nos coutumes et multiples cultures, et surtout de notre relation à la ville, permettant au public de s’exprimer, à l’approche du nouveau millénaire. L’événement a fait appel à la participation des gens de Montréal, qui ont été invités y prendre part en enregistrant leurs impressions et leurs pensées sur le thème de la vie urbaine. Les pages géantes ont été faites d’un papier chiffon pratiquement indestructible spécialement conçu pour le projet.

J’ai aussi dirigé une galerie d’art dédiée au livre d’artiste, qui m’a permis de collaborer à leur édition et d’éduquer un public de plus en plus large à l’art du livre et du beau livre.

En plus de ces expériences personnelles dans ma carrière, je prends le pouls de la culture en fréquentant des musées et des galeries d’art. Je suis consommatrice invétérée d’art contemporain comme d’art traditionnel. En Italie et en France, je ne me lasse pas de regarder les œuvres de Giotto et d’admirer les grands maîtres de la Renaissance tout en découvrant la beauté de l’art nouveau et de l’art déco. J’ai aussi un grand attachement pour les artistes modernes et contemporains.

Durant des décennies, j’ai enseigné les techniques traditionnelles françaises. Même si j’étais exigeante en matière de qualité du travail, j’ai toujours voulu inculquer à mes étudiants le goût du travail bien fait, de l’esthétique et de l’équilibre, améliorant non seulement la protection du livre, mais aussi sa beauté.

LP: Quels auteurs vous ont le plus particulièrement influencée dans votre cheminement comme relieure ?

OD: Je suis de culture française et je lis surtout en français. Cette littérature est riche en grands écrivains et en poètes. J’ai lu beaucoup depuis le jour où j’ai appris à lire. J’aime les livres et les auteurs. Je fréquente souvent des auteurs étrangers qu’ils soient russes, anglais, américains, sud-américains ou autres.

J’aime même relire mes livres et je les conserve tous afin de les feuilleter à l’occasion et trouver un détail à propos de l’histoire que j’ai oublié.

À mon avis, la lecture est une habitude nécessaire à mon existence, et que je décris comme gratifiante et bénéfique.

En 1992, j’ai assisté à une conférence à Paris sur Stendhal. À cette occasion, la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris a proposé aux relieurs de relier des livres de cet auteur. À Montréal, j’ai rencontré une professeure à l’université McGill, Madame Gabrielle Pascal, une spécialiste de Stendhal. Accompagnées par Maurice Hayoun, un artiste israélien, nous avons conçu une édition limitée de 33 exemplaires. J’ai établi une connexion avec quelques relieurs exemplaires qui ont exposé durant ce symposium. Ce livre : « Visse, scrisse, amò » a été acheté par la Bibliothèque Nationale de France. Cette reliure en peau d’anguille noire de format 22 x 30 cm est maintenant conservée à côté de grands noms de la reliure en France.

Ce type d’expérience m’a beaucoup influencée à cause de l’attention spéciale accordée pour réaliser une édition prestigieuse. J’ai aussi expérimenté avec des auteurs qui ont capté mon attention, en l’occurrence Michel Butor à cause de son engagement envers les artistes et la beauté de ses textes. Son dévouement a été important dans des Facultés d’études françaises aux États-Unis.